—Pourquoi?

—Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit heures elle sera morte.

—Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer.

—Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!

—Et ne peux-tu rien, Diégo?

—Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire, cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à la mer.

Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscience de cette opération.


Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.

Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne, il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.