«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur de tous les gars du pays.

Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.

Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa colère outre mesure.

—Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...

Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait son bâton pour le frapper:

—Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!

Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté.

L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès. Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un profond désespoir.

Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité. Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.

Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en s'efforçant de cacher ses larmes.