—Tu m'aimes, bien vrai?
—Dame! je n'aime que vous au monde!
Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé. Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.
Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une bien grande impression sur l'enfant.
—Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous! continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant...
Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.
Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour Brest.
On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot.
Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète. Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure, d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour.
Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls, d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient pas lui faire défaut.