Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de 1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d'explorer les frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.
Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d'ennemis. On me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l'insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang détruisait mes forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en excellent français:
—Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant.
Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était destiné. Je poussai un cri.
Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.
Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j'appris, le lendemain, qu'après s'être fait panser il s'était élancé à la poursuite des Anglais.
Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance. Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.
Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il était. Je lui avais prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.
—Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie de la France êtes-vous né?
—Je n'en sais rien, me répondit-il.