Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui s'empressèrent de leur faire place dans la ronde.
Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la chevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignait à tous les regards comme un ministre du Seigneur. C'était le recteur de Fouesnan.
Les Bretons donnent ce titre de recteur au curé de leur paroisse, n'employant cette dernière dénomination qu'à l'égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.
Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les consciences du village, était le grand ami du père de la jolie Bretonne. Lui aussi s'était levé lors de l'arrivée des promis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il examina attentivement la figure de son ami. Elle était sombre et sévère.
—Yvon, dit-il en se penchant vers lui.
Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha du bout du doigt.
—Yvon, reprit-il.
—Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on l'arrachait à un songe pénible.
—Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes un chagrin, là au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager.
—C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit béni! je ne me plains pas...