—Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi?
—Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant la main du prêtre.
—Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!
—Tu le veux?
—Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant que les jeunes gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que nous causions sans témoins? Voici ta fille de retour. Jahoua ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage. Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien, tes chagrins proviennent de l'union qui se prépare...
—Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.
—Viens donc alors, Dieu nous éclairera.
Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la demeure d'Yvon, située précisément sur la place du village. Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table de la fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux gobelets en étain; puis éclairés par les reflets rougeâtres du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposèrent, l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée et attendue.
—Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour où je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? Tu avais béni la fosse et prié pour l'âme de la morte. Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; mes filets étaient en mauvais état; il y avait peu de pain à la maison. La mort de ma femme m'avait porté un tel coup que ma raison était ébranlée et mon courage affaibli...
«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui se nommait Maugueron. C'était le père de Keinec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu'Yvonne, était déjà fort et vigoureux. Un matin que je demeurais sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.