Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.

XII

LE POISON DES BORGIA.

Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en attirant l'attention de Jocelyn, avait été cause de la découverte de la présence des beaux-frères et de la première femme de son maître dans l'abbaye de Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tantôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable valet cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l'office du cuisinier et celui du maître d'hôtel.

Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé l'aile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles. Il avait déployé un tel luxe d'activité dans ses recherches que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait échappé à son oeil scrutateur.

Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, on eût pu s'étonner et de son activité et de son adresse à trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forcer les serrures; peut-être qu'en examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on se fût aperçu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombreuses timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, on eût pu établir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et ces objets détournés, en but d'un lingot facile à emporter; mais les résultats des investigations de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa n'avaient songé à s'inquiéter du reste.

A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous trois s'étaient mis à table, et le jeune Henrique n'avait pas tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous le savons, avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.

Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. Le linge, d'une finesse extrême, avait évidemment été tissé dans les meilleures fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes étaient taillés dans le plus pur cristal de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait somptueusement, entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; des candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies, inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient en se reflétant aux arêtes tranchantes et aiguës des verreries, ou qui caressaient, en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces d'argenterie et des porcelaines transparentes.

Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait soigneusement pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crûs bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagnols.

Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets et desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à confectionner dans le silence du cloître pour envoyer en présent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient éventrés, renversés par les mains profanes des deux hommes et de leur compagne.