Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans la pièce, ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu désirer un disciple de Grimod de la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il sortit en emmenant Henrique.
Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées par les libations copieuses faites aux dépens des habiles trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outre mesure, les convives voulaient se débarrasser de la présence de témoins gênants.
Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition d'Yvonne, que le chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tête-à-tête, qu'il espérait bien rendre définitif. La conversation, que la présence du jeune Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une causerie presque convenable, s'élança rapidement dans les hautes régions du dévergondage le plus éhonté.
Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une partie de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi couchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues, les lèvres rouges et humides, les regards étincelants de cynisme et de débauche, la magnifique créature avait recouvré tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d'elle une véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres, lançait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un garde-française.
Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles des trois convives; aucune gêne n'entravait leurs actions.
—Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout à coup.
—Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix notre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette à laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs après souper.
—Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: finissons d'abord de souper et de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu tes amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis veuve, Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de mes amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes aimables frères, parlez: me faut-il revêtir les noirs vêtements de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste situation?
—A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Diégo.
—Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-être aurais-je une part dans l'héritage?