—Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvage! Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non! non! j'ai une autre idée.

—Quelle idée?

—Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, soupons gaîment! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un flacon entier, comme jadis après une expédition. Part égale!

—Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à ton tour!

Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les flacons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la taille, l'attira à lui et la renversa sur ses genoux.

—Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans!

Et se penchant vers sa compagne:

—Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.

Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide regard, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur la table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant à demi sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce n'étaient pas là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble: c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a rencontré et comme on en rencontrera toujours, tant que la débauche existera sur un coin de la terre. Le souper avait dégénéré en orgie.

—Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, buvons et portons une santé à nos amis d'autrefois, à ces pauvres diables qui se déchirent encore les pieds sur les roches des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!