—Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: une balle ou un coup de poignard peuvent trancher la difficulté.

Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promontoire qui fermait d'un côté la baie des Trépassés. Marcof, gouvernant au milieu des récifs, longeait la côte pour tenir son embarcation dans la masse d'ombre projetée par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent complètement.

En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement les papiers qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Ces papiers, écrits entièrement de la main de Philippe, contenaient le récit exact de ces deux mariages successifs, et des douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier.

Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le tailleur, lequel, nous le savons, était un espion royaliste, que ces deux hommes qui avaient rôdé autour du château, qui avaient été à la grotte de Carfor, qui, le jour même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu du pays, pouvaient bien être les deux frères de la première femme de Philippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à faire pour s'assurer de la véracité de ces pensées et pour se mettre à la poursuite des misérables. Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener à son père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses soupçons à l'endroit des deux hommes indiqués par le tailleur; puis enfin celui non moins grand de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les secrets des agents de la révolution.

S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait parlé au premier comme il avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que Keinec ne s'opposât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et qu'il désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait dans l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets. Certain d'avoir réussi auprès des jeunes gens, à la loyauté desquels il pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment où il aborderait dans la baie.

Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda à ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obéirent. Les avirons, maniés par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit. Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.

La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans toute sa largeur. Il était donc inutile de prendre les mêmes précautions, car l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant, aurait augmenté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le centre de la baie.

—Nagez, mes gars, répéta-t-il.

Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue à la vue de la terre. Keinec tourna la tête.

—Il y a un feu sur la grève! dit-il.