—Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru au village, et Keinec a couru après le cheval. Seulement nous étions convenus tous deux que nous nous rejoindrions au lever du jour.
—Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes deux gars braves et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes, surtout bien armés comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui. Allons! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli commettre une mauvaise action et que tu dois la réparer.
—Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon à Jahoua, et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir réveillé dans mon coeur des sentiments dignes de moi!
—Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua:
—Me pardonnes-tu? lui dit-il.
—Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tué, je ne dois pas te garder rancune. Si tu veux même me donner la main, voici la mienne, à condition que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan, nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.
—Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble pour sauver celle que nous aimons. Soyons-nous fidèles l'un à l'autre. Qui sait? peut-être qu'une balle ou un coup de poignard des misérables que nous allons chercher simplifiera la situation.
—C'est tout de même possible, Keinec!
Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était plus le même: sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyauté était revenue. Il se repentait sincèrement des horribles projets qu'avait fait naître Carfor, et s'il était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en face du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son front.
Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa physionomie les sensations diverses qui s'y reflétaient. Heureux d'avoir ramené dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait été près de s'en écarter en commettant un crime, il espérait trouver plus tard un moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas cette manière de terminer les choses; mais sans savoir encore précisément ce qu'il ferait, il songeait à empêcher l'effusion du sang.