—C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui néanmoins s'empressa d'obéir à son chef.
La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les rayons du soleil, entièrement masqués par des nuées livides, n'éclairaient plus que faiblement l'horizon. Cinq heures sonnaient à peine aux clochers de la côte voisine, et la nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son manteau de deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants et de rochers, s'élançaient avec furie les unes contre les autres, par suite du ressac que la proximité de la terre rendait terrible. La rafale passant sur la mer échevelée, comme un vol de djinns fantastiques, tordait les vergues et sifflait dans les agrès du navire.
Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon; mais néanmoins il tenait ferme, et gouvernait bien. Presque à sec de voiles, ne marchant plus que sous sa misaine, obéissant comme un enfant aux impulsions de la main savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son avant aux plus fortes lames, tout en évitant avec soin de se laisser emporter par les courants multipliés qui offrent tant de périls aux navires longeant les côtes de la Cornouaille.
Personne à bord n'ignorait les dangers que courait le Jean-Louis. Mais, soit confiance dans la bonne construction du lougre, soit certitude de l'infaillibilité de leur chef, soit indifférence de la mort imminente, les matelots, rudement ballotés par le tangage, n'avaient rien perdu de leur attitude calme et passive, presque semblable à l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron lui-même sifflait gaiement entre ses dents en regardant d'un oeil presque ironique la fureur croissante des flots. On eût dit que cet homme éprouvait une sorte de joie intérieure à lutter ainsi contre les éléments, lui, si faible, contre eux si forts!...
Au moment où il passait devant l'écoutille qui servait de communication avec l'entre-pont du navire, deux têtes jeunes et souriantes apparurent au sommet de l'escalier, et deux nouveaux personnages firent leur entrée sur l'arrière du Jean-Louis.
Le premier qui se présenta était un grand et beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Il portait avec grâce le costume simple et élégant des habitants de Roscof. Des braies blanches, une veste de même couleur en fine toile, serrée à la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant apercevoir le grand gilet vert à manches bleues, commun à presque tous les Bretons. Un chapeau aux larges bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives et bariolées, lui couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient fines et nerveuses sous de longues guêtres de toile blanche. Il portait à la main le penbas traditionnel.
Dès qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en équilibre, malgré les rudes mouvements d'un tangage énergique, il se retourna et offrit la main à une jeune fille qui venait derrière lui.
Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au plus, offrait dans sa personne le type poétique et accompli des belles pennerès de la Bretagne. Le contraste de ses grands yeux noirs, pleins de vivacité et presque de passion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et cendrés, présentait tout d'abord un aspect d'une originalité séduisante, tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite bouche fine et carminée, le nez droit aux narines mobiles et la peau d'une blancheur mate et rosée, constituaient un ensemble d'une saisissante beauté. Une large bande de toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête par deux épingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse tête. Le corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, tout chamarré de velours noir et, de broderies de couleur jonquille, dessinait une taille ronde et cambrée et une poitrine élégante et riche de promesses presque réalisées. Les manches, en mousseline blanche à mille plis, s'ajustaient à la robe par deux larges poignets de velours entourant la naissance du bras. La jupe bleue retombait sur une seconde jupe orange, laquelle, à son tour, laissait apercevoir un troisième jupon de laine noire. Des bas de coton cerise, à broderie noire, modelaient à ravir une fine et délicieuse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette belle fille était enfermé dans un simple soulier de cuir bien ciré, orné d'une boucle d'or. D'énormes anneaux d'oreilles et une chaîne de cou à laquelle pendait une petite croix d'or, complétaient ce costume pittoresque.
En s'élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bretonne déplia une sorte de manteau à capuchon à fond gris rayé de vert, qu'elle se jeta gracieusement sur les épaules. Précaution d'autant moins inutile, que les vagues qui déferlaient contre le bordage du Jean-Louis retombaient en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient même quelquefois dans toute sa largeur.
—Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tête? demanda en souriant le patron du lougre, dès qu'il eut vu les deux jeunes gens s'avancer vers lui.