—Nous nous passerons donc de souper? demanda le comte en remettant ses armes à sa ceinture.

—Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous continuions longtemps sur ce ton, je sens que la colère me dominerait bien vite. Vous êtes venu ici pour me proposer un marché. Ce marché est infâme, je le sais d'avance; mais n'importe! détaillez-le. J'écoute.

—Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui un siége et s'y installant sans façon, vous avez une façon d'exprimer votre pensée qui ne nous semblerait nullement parlementaire (comme le dit si bien Mirabeau du haut de la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous connaissions moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce qu'il faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à nous donner toute votre attention.

Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que le marquis, se laissant tomber dans un vaste fauteuil, passait une main sur son front, où perlait une sueur abondante.

—Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer l'entretien?

—Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, et vous avez, comme l'on dit, la langue fort bien pendue. J'imiterai M. de Loc-Ronan; je vous écouterai.

—Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence. Laissez-moi cependant vous dire que, pour établir correctement l'affaire que nous allons avoir l'honneur de débattre avec vous, il est de toute utilité de bien poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel point nous sommes instruits, le comte de Fougueray et moi...

Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta:

—Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous prier de remonter avec moi jusqu'à l'époque où, après avoir perdu votre père et recueilli son immense héritage, vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages à Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et vous étiez véritablement fort beau.

—Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit le comte.