—C'est vrai.

—Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, et les poules blanches.

—Que veux-tu faire?

—Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel sera ton avenir!

Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc noir qu'il apporta devant Carfor. Ce dernier contempla pendant quelques instants l'animal, puis il avisa sur la grève un rocher dont la surface polie présentait l'aspect d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel en le posant sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.

La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, les quatre pieds engourdis et meurtris, restait étendue sur le flanc sans donner signe de vie. Carfor lui ouvrit les yeux avec le doigt, puis il prit dans sa bouche une gorgée d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les oreilles de la victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança de droite à gauche pendant quelques secondes.

—Il consent! il consent! murmura Carfor.

Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme brassée de bruyères sèches qu'il disposa symétriquement en cercle autour de l'autel improvisé. Il ajouta quelques branches de lauriers et d'oliviers qu'il tira d'un petit sac. Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la grève à quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir de commencer l'opération mystérieuse et cabalistique.

Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il se lava les bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre un chant étrange dans une langue inconnue, et bizarrement rhytmée. A mesure qu'il chantait, le sang lui montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de danse assez semblable à celle des sauvages. C'était un spectacle vraiment fantastique que celui qu'offrait cet homme au corps décharné dansant et chantant autour d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants de la lune éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect lugubre.

Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain, l'agent révolutionnaire, avaient complètement disparu. Ils cédaient la place au fils des Celtes, au descendant des druides, au vieil enfant de la superstitieuse Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il accomplissait. Il se regardait comme le prêtre d'une religion infernale. A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était tellement identifié avec son personnage que, malgré sa volonté peut-être, il en était venu à croire à ses cabales magiques. Keinec était brave, et pourtant il se sentit frissonner en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée du berger sorcier.