—Trois, répondit le jeune homme.
—Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, il y a là quatre foies! Quatre foies rouges, sains et sans taches. Regarde, Keinec! Celui du bouc noir était double! Signe infaillible de succès et de prospérités! Maintenant regarde encore! examine les coeurs. Ils sont tous les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces entrailles glissent facilement entre mes mains. Elles ne sont ni souillées de pustules, ni déchirées, ni desséchées, ni tachetées. Heureux présages, Keinec! Heureux présages! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de combats sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! Va, mon gars. Les esprits sont avec toi; ils te soutiennent! Yvonne t'appartiendra, et tu tueras Jahoua!...
En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la grève comme s'il se fût senti à bout de forces. Keinec tressaillit de joie.
—Elle sera à moi! murmura-t-il.
Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe de la main à Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le berger prit une poignée de feuilles de laurier, les alluma à la torche, les éteignit ensuite dans le sang des victimes, et les secoua sur la tête du jeune homme.
—Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, tu seras puissant, tu seras redouté! Les biens de la terre t'appartiendront. Et, je te le dis, Yvonne sera ta femme!... Va donc, et tue Jahoua!
—Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant.
XII
LE TAILLEUR DE FOUESNAN.
Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels se sont passés les divers événements qui ont fait le sujet des précédents chapitres, les cloches de l'église du petit village de Fouesnan, lancées à toutes volées, appelaient les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles s'empressaient de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin, comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des montagnes, les chemins creux bordés d'ajoncs et de houx, les routes serpentant au milieu des landes et des bruyères, étaient-ils couverts de braves paysans portant leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux enrubannés, et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de leurs plus beaux corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes couleurs, marchant deux à deux ou donnant le doigt à leurs «promis,» tandis que les parents, qui suivaient à courte distance, admiraient naïvement la brave tournure du gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les autres, escortées par leur maris, par leurs frères, par leurs enfants, portant dans leurs bras le dernier né, et dans la poche de leur tablier le gros missel acheté à Quimper et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au milieu de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient gravement les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers l'église paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du village regorgeait de monde, et personne pourtant n'entrait dans l'église où l'on allait célébrer la grand'messe. On attendait le marquis de Loc-Ronan, qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office.