Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un passage se forma de lui-même, et le marquis, suivi de Jocelyn qui portait son livre, et de deux domestiques à ses livrées, fit son entrée sur la place. Toutes les têtes se découvrirent; le marquis, poli lui-même comme on l'était autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui laisse l'insolence aux laquais et aux parvenus, le marquis, disons-nous, porta la main à son chapeau et salua les paysans; puis il traversa lentement la foule, s'arrêtant pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfants malades; aux jeunes filles il faisait compliment de leur bonne mine. Aux vieillards il leur serrait la main. Et c'était sur toutes ces braves et franches physionomies bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de plaisir, des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions, enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. Aussi, on se pressait, on se poussait, pour obtenir la faveur d'un regard du marquis, à défaut d'un mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tête ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards s'inclinaient sur la main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigoureux se redressaient fièrement sous les doigts qui leur touchaient l'épaule; et les jeunes filles rougissaient en répondant par une révérence aux paroles affectueuses de leur seigneur.

Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les élus, parmi les vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir à ses côtés. Au nombre de ces derniers se trouvait le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une affection toute particulière. Il avait même coutume de baiser sur le front la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait fort jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le gentilhomme.

Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, en étole et en surplis blanc comme la neige de sa chevelure, s'avança suivi de son modeste clergé, pour lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec respect, et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les autres, et situé près du maître-autel, était remarquable par les sculptures qui le décoraient. C'était un cadeau qu'un des ancêtres du marquis avait fait à la paroisse, car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller entendre la messe du dimanche à l'église du village.

Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit par le recteur, traversa l'église et retourna au château. Les paysans se réunissant suivant leurs fantaisies, leurs habitudes ou leurs amitiés, allèrent, en attendant vêpres, les uns faire une promenade dans les bruyères, les autres vider quelques pichets de cidre en devisant des nouvelles du jour.

Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie Yvonne, plus charmante encore sous sa riche parure, entraîna ses amies pour leur faire voir les cadeaux de noce de son fiancé. Jahoua et les hommes se réunirent aux vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les verres et les pichets.

Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage vint porter la gaieté à son apogée. Ce dernier venu était un petit homme d'apparence grêle et délicate, aux jambes un peu arc-boutées, aux pieds longs et plats, aux bras énormes et maigres et dont le dos était affligé de cette proéminence naturelle que les gens trop sincères appellent une bosse, et que ceux mieux élevés nomment une déviation de la taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de proportion avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez épaté, des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs et spirituels, complétaient l'ensemble de sa figure. Ce pauvre disgracié de la nature se nommait Kersan; mais il était beaucoup plus connu sous le nom de Tailleur, qui était celui de la profession qu'il exerçait.

Pour bien comprendre l'importance du personnage nouveau que nous mettons en scène, il nous faut expliquer brièvement au lecteur les diverses attributions du tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable, c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits: les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s'explique en ce que cet état n'est guère adopté que par les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un tailleur possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux, est le nec plus ultra du genre, le beau idéal de l'espèce. Au moral, le tailleur est généralement conteur, hableur, vantard et peureux. Il se marie rarement, mais il fait le galentin auprès des filles, qui se moquent de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en ajoutant: «Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit de choses dégoûtantes. En général, il est le favori des femmes que ses contes amusent, que son babil réjouit, que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile. Il va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans l'autre le temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder les habits des gars et les justins des filles. Il est poëte, faiseur de chansons, chanteur et musicien. Vivant d'une existence nomade, il sert de journal au pays dans lequel il arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes; seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours dans ses récits.

Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille de tout son éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès qu'un gars éprouve le désir de prendre femme, il va faire part au tailleur de ses dispositions conjugales, et il lui demande quelles sont les filles à marier. Le tailleur les connaît toutes et les lui désigne.

Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent par les conseils du tailleur, et il le charge de porter la parole à la «pennère.» Aussitôt le tailleur se met en campagne. Il se rend à la ferme qu'habite la jeune fille désignée, et il s'arrange de façon à lui parler sans témoins. La rencontre paraît fortuite; il parle du temps, de la récolte, des pardons prochains; puis, par une transition ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il vante le prétendant; il appelle l'attention sur la force dont il a fait preuve à la lutte ou à la Soule; il parle de son talent pour conduire les boeufs; il laisse échapper quelques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon air lorsqu'il s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable, qui a retenu les plus belles complaintes de la côte. La nouvelle Ève écoute le serpent tentateur, tout en rougissant et en roulant entre ses doigts le bord de son tablier.

«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin.