Toutefois, c'est surtout le visage pâli, la grave expression du regard, la mobilité des traits qui trahissaient la maturité précoce de Bernard. Cette maturité, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout qu'il avait vu pleurer sa mère. Elle formait en quelque sorte le trait caractéristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il venait de passer en Bavière auprès du vidame d'Épernon, elle s'était encore accentuée. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux château perdu sous la neige, séparé du reste du monde, éloigné de ses parents, le pauvre enfant, malgré l'ingénieuse et infatigable bonté de M. d'Épernon, malgré la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup souffert et répandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement à son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'étude, il ne pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On vieillit vite au contact d'épreuves aussi cruelles. Le corps conserve sa jeunesse; mais l'âme se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard s'était réveillé en possession de l'énergie qu'exigent les mâles résolutions.
Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller à Paris afin de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en détourner, ayant encouragé ce dessein et s'y étant associé, la volonté de Bernard était devenue peu à peu inébranlable, si bien que les prudentes objections qu'y fit d'abord M. d'Épernon, quand il en fut averti, étaient venues se briser contre le parti pris le plus absolu. À ce moment, le vidame correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, réfugié à Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la délivrance de la reine Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, étant invinciblement décidé à se rendre à Paris, pourrait participer utilement à l'exécution de ce projet. Il le lui confia ainsi qu'à Valleroy, et tous deux promirent de se prêter à ce qu'on attendait d'eux. Telles étaient les circonstances qui les avaient conduits à Hamm et les mettaient, ce jour-là, en présence de Monsieur, comte de Provence.
Avant d'entrer dans la salle où il allait les recevoir, Bernard et
Valleroy s'arrêtèrent comme s'ils attendaient des ordres.
—Avancez, chevalier, cria Monseigneur le régent, et vous aussi. Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'Épernon nous a dit de vous nous a suggéré le désir de vous connaître. Nous savons à quels nobles et louables projets vous êtes associés l'un et l'autre, et j'ai tenu à vous dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agréable de penser que l'exécution en est confiée à des vaillants tels que vous.
Bernard répondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis que Valleroy balbutiait:
—Monseigneur me comble et me rend très fier.
—Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrêmement prudents, insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualité du plus âgé, vous veillerez sur le chevalier; vous modérerez ses ardeurs, vous lui interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualité et vos intentions. Quant à vous, chevalier, fiez-vous à votre compagnon, laissez-vous guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mémoire, d'y garder très exactement les instructions confiées à votre honneur et à votre zèle.
—Je suis sûr de les apporter à Bruxelles et à Paris telles qu'elles m'ont été remises, fit Bernard à qui revenait le sang-froid. D'ailleurs, ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les réciterai soir et matin.
Monsieur approuvait de la tête.
—Excellent système, fit-il.