—Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis séparé de mon frère aîné le vicomte de Malincourt. Il m'a quitté en septembre dernier pour suivre Mgr le comte d'Artois à l'armée de Brunswick, et je ne l'ai plus revu. Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les dernières nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est mort ou vivant.
—Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'écria Monsieur. Le comte d'Artois l'a chargé de diverses missions pour Londres, Copenhague et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui était arrivé quelque accident, nous en serions averti déjà.
—Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su où m'écrire, ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.
—C'est probablement cela.
—Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner des ordres pour qu'on s'inquiète du vicomte de Malincourt, pour qu'on le retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frère est parti pour Paris.
—Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.
—Alors, je n'ai plus qu'à prendre congé de Monseigneur en le remerciant.
Bernard, pénétré de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'Épernon et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux, suivi du regard de Monsieur où passait un sourire de bienveillante et douce pitié.
Resté seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitôt, à une porte basse dissimulée dans la boiserie qui cachait les murs, parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de l'âge, il semblait n'avoir que le souffle, tant étaient pâles ses lèvres, décharné son visage et maladif son teint. C'était le comte d'Avaray, le conseiller privé, le favori préféré, l'ami fidèle dont l'habileté, le dévouement, le sang-froid avaient, en 1791, tiré Monsieur de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours à portée de son prince, il exerçait sur lui une influence toute-puissante; nulle décision grave ne se prenait sans son avis.
—Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes visiteurs sont partis.