Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.

—N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient invincibles.

—Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.

—Oh! puissiez-vous dire vrai!

—Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc… Il faudrait donc qu'il l'eût voulu… Je sais bien qu'on l'accuse de trahir…

—Un traître, lui! Un général français…

—Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis… tous les nobles d'abord…

Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:

—Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles… Vous oubliez que l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine, Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres… Et votre colonel, un noble aussi, celui-là…

Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura: