Les rares nouvelles qui parvinrent à Bruxelles, durant cette longue nuit, ne modifièrent pas l'état des esprits. Elles montraient les deux armées aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de Dumouriez, le général Valence, disputant à l'archiduc Charles le village de Racourt; un autre, le général Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et délogé ensuite par le général Clairfayt, puis le généralissime autrichien, prince de Cobourg, établissant son artillerie sur les hauteurs de Wommersse, et l'impétueux Dumouriez montant à l'assaut de ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces épisodes isolés, successivement connus, ne présageaient rien quant à l'issue finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencèrent à arriver quelques fuyards français. Ils avaient marché toute la nuit pour faire connaître la défaite de Dumouriez.
Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Dès 6 heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient faire les Français, la plupart de ceux-ci commençaient à partir, et les autorités militaires, attendant d'un moment à l'autre l'ordre d'évacuer Bruxelles, se préparaient à l'exécuter. Six mois avant, les habitants de la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les émigrés. Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la République.
À la même heure, Bernard et Valleroy étaient déjà loin de Bruxelles. Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent Rigobert de suivre au pas accéléré.
CHAPITRE X
SUR LA ROUTE DE PARIS
—Vois-tu, petit, comme j'ai déjà fait la route de Paris à Bruxelles, je connais dans tous ses détours la route de Bruxelles à Paris. Au train dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous coucherons à Mons. Il y a dans cette ville, à l'entrée du faubourg, une bonne auberge, où nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bière y est bonne, et dans ces pays du Nord, même quand on est du Midi, il vaut mieux boire de la bonne bière que du mauvais vin. Demain, nous coucherons à Valenciennes. Là, je connais un fameux cabaret où ils ont une eau-de-vie…
Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laissé l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.
C'est à Bernard qu'il était en train de faire ces confidences, tandis qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert étaient devenus bien vite une paire d'amis. Après un long trajet silencieux, dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles à Mons, interrompaient seules l'uniformité, on avait fait halte, vers 11 heures, sous un hangar abandonné, au bord de la route, pour manger un morceau et laisser le cheval se reposer.
Là, devant un bon feu, allumé par les grenadiers de l'escorte, à l'aide de quelques débris de poutres, tandis qu'installés comme au bivouac ils tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli, Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus substantielles, une volaille froide, un pâté de gibier, quelques bouteilles de vin de Moselle, en déclarant que désormais et jusqu'à Paris grenadiers et rouliers partageraient le même ordinaire et qu'il entendait être leur pourvoyeur. Cette déclaration avait eu pour effet de jeter entre les voyageurs les jalons d'une amitié solide que le vin de Moselle ne fit que cimenter et qui revêtit les formes les plus joyeuses, quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois voyageurs, tout le monde y aurait place tour à tour. De cette manière, comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait à Paris sans fatigue, et pour peu que le printemps qui commençait se montrât clément, ce voyage qui s'était annoncé à l'égal d'une corvée deviendrait une partie de plaisir.
C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu, celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers, des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte, Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.