C'était un pli fermé par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit, l'ouvrit et y jeta les yeux sans se départir de son impassibilité.
—À quelle heure êtes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture achevée.
—À 9 heures, mon colonel, au moment où s'ouvrait le feu. Mon cheval a bien marché.
Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrivée du cavalier avait excité la curiosité, et d'un accent où se devinaient l'émotion et l'enthousiasme:
—Le général Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de Louvain, dit-il. Nous déplorons tous de n'être pas associés aux glorieux périls que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux ardents pour leur triomphe. Vive la République!
—Vive la République! répondirent d'un élan unanime tous les soldats.
Et Bernard demeura stupéfait en constatant que lui aussi avait poussé ce cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit gravement:
—Devant l'ennemi, la République, c'est la France.
On ne dormit guère à Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir, s'était répandu le bruit qu'à vingt lieues de la ville, entre Louvain et Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette bataille, on l'avait prévue. Mais, maintenant qu'on la savait engagée, on en discutait fiévreusement les conséquences. Gagnée par le général Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brûlait de conquérir; perdue par lui, elle l'obligerait à évacuer Bruxelles, à se replier sur les frontières françaises, en abandonnant les conquêtes déjà faites en Belgique. Ces deux perspectives étaient également espérées et redoutées. Ceux qui, lassés de l'ancienne domination autrichienne, avaient accueilli avec enthousiasme les Français, craignaient de tomber de nouveau aux mains d'un maître qui leur ferait expier les sympathies manifestées par eux aux soldats de la Révolution. Ceux qui, par haine du régime nouveau de la France ou par des motifs d'intérêt, appelaient le retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux, contenus depuis quatre mois, allaient se réaliser ou s'il fallait renoncer pour toujours à leur réalisation. Puis, il y avait les indifférents, ceux que le joug autrichien laissait résignés au même degré que le joug français, et enfin les patriotes, ceux qui ne voulaient d'aucun maître étranger et qui rêvaient de reconstituer l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.
Toutes ces opinions s'exprimaient avec la même exaltation dans les groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles; chacun, à cette heure, y voyait l'avenir au gré de ses espérances. Tandis qu'à tout hasard les Français arrivés dans la ville à la suite de Dumouriez préparaient leur fuite, en prévision de sa défaite, les sujets belges colportaient de tous côtés leurs craintes et leurs désirs.