—Je vous ai fait attendre, mon amie, dit-il, ne m'en veuillez pas. Les instructions que j'étais tenu de donner à Valleroy ne souffraient aucun retard.
Et, sans lui laisser le temps de l'interroger, il lui expliquait pourquoi il avait décidé d'envoyer Valleroy à Paris.
Elle approuva tout ce qu'il avait résolu, tout ce qu'il disait, et surtout le don généreux qu'il avait fait aux princes. Il lui exposa ensuite les motifs pour lesquels il fallait quitter Saint-Baslemont.
—Je me suis convaincu, continua-t-il, que nous n'y sommes plus protégés. On commence à nous surveiller, à tenir sur notre compte des propos malveillants. On a parlé de me dénoncer au Comité révolutionnaire d'Epinal comme entretenant des intelligences avec les émigrés. Si nous demeurions ici plus longtemps, nous y serions arrêtés.
—Oh! partons, partons, s'écria la comtesse.
—Nous partirons demain à la nuit, répondit-il.
—Où irons-nous, Jacques?
—A Coblentz. C'est là qu'est la place de tout bon gentilhomme.
—Mais pourrons-nous y arriver?
—Je l'espère. Durant le voyage que je viens d'accomplir, j'ai constaté que, dans les petites communes comme dans les grandes villes, aux relais, dans les auberges, partout où s'arrêtent les voitures publiques et les chaises de poste des particuliers, les municipalités, excitées par des agents venus de Paris, exercent une surveillance rigoureuse. À chaque arrêt, les voyageurs sont examinés et interrogés par des individus défiants et soupçonneux, devenus les maîtres du pays, disposés à voir dans tout inconnu amené devant eux un royaliste déguisé, un aristocrate, comme ils disent. Tant pis pour celui dont le passeport n'est pas en règle, dont la mine déplaît ou qui perd le sang-froid en répondant aux questions qu'on lui adresse. On le retient jusqu'au jour où le caprice qui l'a fait arrêter lui permet de continuer sa route ou l'envoie en prison comme suspect.