—Mais, alors, comment ferons-nous pour gagner l'Allemagne? demanda la comtesse. Et Valleroy, comment fera-t-il pour gagner Paris?
—Oh! je ne m'inquiète pas de Valleroy. Vous connaissez son courage et sa présence d'esprit. Il est de taille à se dérober aux investigations dangereuses. Et puis, un homme du peuple allant à Paris et voyageant seul ne court pas les mêmes dangers qu'un gentilhomme allant vers la frontière, accompagné d'une femme et d'un enfant. Valleroy saura conjurer ceux qu'il peut redouter. Pour moi, je devais surtout me mettre à même d'éviter ceux qui nous attendent.
—Et vous croyez y avoir réussi?
—Jugez-en, ma chère Louise.
À demi-voix, M. de Malincourt, maintenant, confiait à sa femme les mesures prises pour assurer leur fuite. À une courte distance de Saint-Baslemont et à l'entrée de la forêt, se creusait entre des hauteurs boisées un vallon agreste et mystérieux où existait autrefois un prieuré, le prieuré de Bonneval. De cette antique dépendance de l'abbaye de Relanges, il ne restait plus qu'une chapelle, au milieu de ruines croulantes. Ce site pittoresque où l'on ne passait guère, car on ne pouvait y accéder et on ne pouvait en sortir que par d'étroits sentiers escarpés et sablonneux, perdus sous les arbres, la comtesse le connaissait bien; naguère encore, c'était pour elle un but de promenade. C'est là que, le lendemain. M. de Malincourt devait envoyer, dès le matin, par un homme sûr, une voiture de ferme, légère, juste assez grande pour contenir trois personnes et attelée d'un vigoureux cheval. La nuit venue, les fugitifs quitteraient sans bruit le château pour se rendre à pied au prieuré, où les attendrait leur modeste équipage. De Bonneval à la frontière, la route est longue. Mais le comte, qui venait de la parcourir, savait que sur toute sa longueur elle est côtoyée par des chemins se déroulant à travers bois et montagnes. En suivant cet itinéraire et en évitant les lieux habités, on devait arriver sans encombre au point où sa famille et lui-même seraient hors de danger. Pour le cas où se présenterait quelque obstacle, il s'était procuré, à prix d'argent, des passeports au nom d'un fermier suisse habitant aux environs de Bâle. Un déguisement propre à confirmer la qualité qu'il avait prise devait compléter ces précautions. La comtesse écoutait avec avidité et d'un coeur ferme l'exposé de ce plan. En l'écoutant, elle sentait lui revenir la confiance. Quand s'acheva cette longue veille consacrée à étudier et à combiner les mesures de salut, elle s'endormit apaisée, un ardent espoir dans l'âme, l'espoir d'une délivrance prochaine.
Le lendemain, debout dès l'aube, M. de Malincourt, secondé par Valleroy, s'occupait des préparatifs de leur départ. Il était convenu que Valleroy quitterait Saint-Baslemont à la même heure que lui et marcherait toute la nuit, pour se trouver à Langres dès le matin, au passage du coche qui faisait la route de Nancy à Paris. En même temps, le comte et sa famille se dirigeraient vers Bonneval, où les attendrait la voiture qui devait les conduire à la frontière. Jusqu'au lever du jour, ils pourraient voyager librement, protégés par l'obscurité de la nuit. Lorsqu'à Saint-Baslemont on s'apercevrait de leur fuite, ils seraient déjà loin et hors d'atteinte. Du reste, comme on pouvait compter sur le dévouement des serviteurs, ils reçurent l'ordre de taire le départ des maîtres aussi longtemps qu'il leur serait possible d'en garder le secret. Grâce à tant de multiples précautions, le comte espérait que ses projets s'exécuteraient sans difficulté.
Ces dispositions arrêtées, il était tenu d'en prendre d'autres non moins importantes. En quittant la France, il ne se dissimulait pas que, lorsque son départ serait connu, il deviendrait passible des lois rigoureuses édictées contre les émigrés, qu'il serait condamné à mort et sa tête mise à prix, que ses biens seraient confisqués et vendus au profit de la nation. Ces biens, il ne pouvait les emporter avec lui. Il en avait donc fait le sacrifice, le sacrifice de ses terres, de son château, des richesses mobilières que dix générations y avaient accumulées. Mais il était convaincu que, lorsque, la Révolution finie, il rentrerait en France, la confiscation arbitraire et la vente illégale seraient déclarées nulles et que ses propriétés lui seraient rendues. Il entendait y retrouver alors les objets précieux qu'il était tenu maintenant de laisser derrière lui, les archives de sa maison, les portraits des aïeux, les souvenirs de famille, la vieille argenterie, les diamants de la comtesse. Durant tout le jour, il travailla à enfermer ces trésors dans des coffres, lesquels furent descendus ensuite dans les souterrains du château et enterrés, de telle sorte que les futurs propriétaires de l'antique demeure, qu'ils la démolissent ou la conservassent, ignoreraient toujours que sous ses murailles était cachée une fortune dont ses maîtres légitimes seuls connaissaient l'existence. Cette besogne, commandée par la prudence, s'accomplit sans bruit, sans qu'aucun témoignage extérieur la dénonçât à ceux qui devaient l'ignorer. Quand elle fut terminée, M. de Malincourt alla se montrer aux habitants du village, à l'effet de prévenir leurs soupçons. Il parcourut les rues, entra dans deux ou trois maisons, s'entretint avec diverses personnes. Depuis plusieurs semaines, ces braves gens le croyaient malade et couché. Ils parurent heureux de le revoir, le félicitèrent de sa guérison, le louèrent de n'avoir pas imité d'autres gentilshommes qui s'étaient enfuis depuis les troubles, protestèrent de leur dévouement envers sa famille et envers lui, et lui donnèrent enfin l'assurance qu'au milieu d'eux il était en sûreté. Par malheur, et comme pour démentir ces paroles rassurantes, des hommes étrangers au pays circulaient depuis quelques jours aux environs du château. M. de Malincourt les vit passer et devina en eux des agents Jacobins venus d'Epinal pour le surveiller, pour exciter contre lui ses anciens vassaux. C'en était assez pour justifier ses craintes et fortifier ses résolutions.
Quand il revint au château, la nuit approchait et avec elle le moment du départ. Bernard, à qui dès le matin en avait été confié le secret, guettait le retour de son père, après avoir erré tout le jour dans le parc, comme s'il eût voulu revoir, avant de s'en éloigner les terrains fleuris, les avenues ombreuses, les prairies vertes. Quoique la perspective d'un voyage en pays étranger séduisit son imagination, la tristesse était dans son coeur, au moment de s'éloigner de ce domaine enchanté, son berceau, où si longtemps il avait vécu heureux. Mais cette tristesse, il la dissimulait, et quand son père se pencha sur lui pour l'embrasser, c'est par une caresse presque joyeuse que Bernard lui répondit.
—Allez vous préparer, mon fils, dit M. de Malincourt, et venez me retrouver dans la salle à manger.
Quelques instants après, le père, la mère et l'enfant étaient réunis autour de la table familiale, silencieux, surpris de se voir sous les déguisements qu'ils avaient dû prendre en vue de leur voyage. La comtesse s'était vêtue comme une paysanne. Ses cheveux sans poudre, serrés sur la tête, disparaissaient sous un bonnet de deuil, tel que le portaient alors dans les Vosges les femmes du peuple. À la voir ainsi, personne ne pouvait deviner en elle une grande dame, car seules l'élégance de sa démarche et la blancheur de ses mains l'auraient trahie si elle ne s'était appliquée à les dissimuler. M. de Malincourt avait le costume qu'il portait la veille en arrivant de Coblentz. Quant à Bernard, il était habillé à l'unisson de ses parents.