—C'est ici, dit soudain Bernard, en désignant une large plaque de tôle peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balançait au vent à l'extrémité d'une longue tige de fer, plantée dans le mur, en bras de potence.

—Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous voilà rendus, ajouta-t-il.

Une boutique étroite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une galerie, laissant voir à droite et à gauche, rangés le long du mur et empilés jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes formes, de tous les pays et de toutes les époques, amassés là, peu à peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs étaient de fabrication courante et de qualité commune. On les devinait destinés aux gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au contraire, se faisaient remarquer par leur élégance, leur caractère artistique dont les moulures dorées et les cuivres ciselés rehaussaient la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans l'étalage pour comprendre que ces débris de l'opulence aristocratique détruite par la Terreur, ramassés un peu partout, au hasard des ventes, dans les hôtels confisqués, étaient la véritable raison d'être du commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en étaient que le prétexte.

La douceur de la température permettant de laisser la porte ouverte, le regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrêté, au passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tournés des tables, les fins contours des consoles, les étoffes claires des fauteuils aux formes élégantes, toute une richesse d'ameublement que les ineptes décrets de la Révolution n'avaient pu proscrire qu'en décapitant la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis c'étaient, dans des coins, des rideaux non encore dépliés, des candélabres tordus, des glaces brisées et des portraits de famille, des toiles crevées dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignoré, et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si pressés qu'ils cachaient la voûte à laquelle ils étaient accrochés.

Bernard et Valleroy, étant entrés dans la boutique, virent sortir de derrière ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris ébouriffés, et vêtu d'un uniforme de garde national.

—Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.

—C'est moi, répondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?

Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'étant assuré que Bernard et lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit à demi-voix:

—Nous venons pour ce que tu sais.

Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidité. Il répondit sur le même ton: