La pieuse cérémonie commença. Il y assista, assis sur son lit, les mains jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prêtre. Kelner faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient à genoux. Ce fut une suprême émotion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres, mais elle fut salutaire et hâta sa guérison. Le même jour, il voulut se lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger à se reposer encore, il lui dit:
—Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois être courageux pour te seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'exécuter. M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille royale.
—C'est y songer trop tôt, répondit Valleroy.
—Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec énergie.
Nous nous mettrons à l'oeuvre dès demain. Plus tard, ce serait trop tard.
Devant ce langage, Valleroy céda. Bernard essaya ses forces en allant visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'hôtel de Malincourt, une brèche dans la muraille donnait accès à l'ancien couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens ecclésiastiques, ne s'était pas présenté d'acquéreur et où se trouvaient la chapelle et le cloître. En sa qualité de voisin et d'ardent patriote, Kelner avait été préposé, par les officiers municipaux de sa section, à la garde de ces bâtiments où, en attendant l'occasion de les vendre, personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabités. Autant dire qu'il en était le maître, ce qui lui permettait d'y donner secrètement l'hospitalité au P. David.
Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du cloître, ayant à sa portée, pour s'y réfugier en cas de surprise, les caveaux de l'abbaye et les jardins de l'hôtel. Ses journées s'écoulaient dans la prière et dans l'étude. Nourri par le ménage Kelner, objet de la part de Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des mauvais jours. C'est là que, dès ce moment, Bernard prit l'habitude d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commençaient, il devait trouver auprès du saint religieux des conseils, des encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de l'intrépidité que savent opposer les grandes âmes aux plus dures épreuves.
CHAPITRE XIII
LES CONSPIRATEURS
Quoi qu'en eût dit Bernard et de quelque énergie qu'en dépit de son malheur et malgré son jeune âge il parût animé, Valleroy n'espérait pas le voir de sitôt se dérober aux cruelles impressions qu'il venait de subir, recouvrer sa sérénité et se rattacher à la vie. Mais c'est le privilège de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversité sans en être brisée. Elle possède des ressorts merveilleux qui lui permettent de se redresser après avoir paru à jamais accablé. C'est ainsi qu'au lendemain de l'affreux événement qui le faisait orphelin, Bernard se retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir désormais pèserait sur lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais ce souvenir obsédant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure où il pouvait périr, il les retrouvait en lui, accrues, développées et en quelque sorte exaspérées par la grandeur de la tâche qu'il avait entreprise. Dans l'entraînement de cette excitation intérieure, il parut transformé. Sous son enveloppe d'enfant perçait déjà la virilité de l'âge mûr.
Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours après son arrivée à Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans délai l'engagement qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants après, ils arpentaient la rue du Four-Saint-Germain, à la recherche du personnage vers lequel les avait envoyés le marquis de Guilleragues, et qui devait leur révéler la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps encore, la rue du Four était une rue tortueuse où se pressaient, dans une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y marchèrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.