—C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent ses ennemis! fit-il vivement.
—Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, répondit Grignan, et tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi étiez ici pour tramer des complots contre la liberté, car j'irais vous dénoncer!
—Vous n'êtes pas royaliste?
—Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais on peut être patriote et homme généreux… Marie-Antoinette n'est plus la reine, puisqu'il n'y a plus de royauté. Mais elle est femme, elle est malheureuse. Chargé de la garder dans sa prison, j'ai admiré ses vertus et je l'ai prise en pitié. Elle est si belle et si bonne, et son infortune si touchante! J'ai résolu de la sauver. Et je ne suis pas seul à le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont été de faction au Temple, il en est d'autres qui sont décidés à faire comme moi. Aussi quand M. de Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai pas hésité. «Topez là, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et comptez sur moi.»
—Mais comment as-tu été mis en relations avec lui? demanda Valleroy.
—Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle je me suis agenouillé un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir qu'on pouvait compter sur mon dévouement. Du reste, interroge-le toi-même, car le voilà.
Bernard et Valleroy tournèrent la tête du côté de la porte. Un homme entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.
—Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.
Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:
—Ils viennent pour ce que tu sais!