—L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employé dans les bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le général Dumouriez a fait arrêter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les quatre représentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'étaient rendus à son camp, devant Condé, pour lui intimer l'ordre de comparaître à la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.
—Il a trahi! s'écria Bernard. Le sergent Rigobert le prévoyait.
—Non seulement il a fait arrêter le ministre et les quatre conventionnels, mais, le même jour, 2 avril, il les livrait aux Autrichiens, et, le lendemain, menacé lui-même par ses soldats qui l'accusaient de trahison, il prenait la fuite… Il a passé à l'ennemi.
—Mais en quoi l'infamie de ce traître peut-elle nous empêcher de réussir? fit Valleroy.
—C'est qu'elle aura pour résultat d'exciter les alarmes et les soupçons de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accroître les mesures de surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les prisons, aux barrières… Si l'on découvre que Dumouriez voulait s'emparer du pouvoir, songeait à marcher sur la capitale, y avait des complices, c'en est fait de nos projets… Dans quelques heures, ces graves nouvelles seront communiquées à la Convention. Nul ne peut prévoir l'effet qu'elles y produiront.
—Alors la famille royale ne pourrait être délivrée? demanda Bernard anxieusement.
—Pas cette fois, hélas! Comment pourrait-elle l'être si l'on change ses gardiens, si l'on éloigne ceux dont nous avions acquis le concours, si les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait â recommencer, à supposer qu'on nous en laissât la faculté et qu'un de nos complices prenant peur n'allât pas nous dénoncer… Et Guilleragues qui ne sait rien… ajouta M. de Morfontaine.
—Voulez-vous que j'aille à Gennevilliers? demanda Valleroy.
—Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez même pas à passer la barrière, surtout en plein jour… D'ailleurs, c'est moi que ce soin regarde. À la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de Paris, coûte que coûte…
Bernard et Valleroy, obligés de rentrer à l'hôtel de Malincourt, où Kelner les attendait, quittèrent M. de Morfontaine en lui promettant de le revoir dans la journée. Mais, lorsqu'au cours de l'après-midi, ils revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il était fermé et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant à Grignan, que son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il ne pouvait songer à le rejoindre. Ils se dirigèrent alors du côté des Tuileries et des bâtiments où siégeait la Convention. Déjà, les nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commençaient à être connues et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues où se formaient des groupes bruyants et agités. On y discutait avec fièvre les événements. Les visages étaient consternés et des menaces tombaient des lèvres contractées par la colère. De bouche en bouche se colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets annonçaient la grande trahison du général Dumouriez. Des bandes avinées de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant: «Mort aux traîtres! À la lanterne, les aristocrates!» Aux portes de la Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes parts se répandait le bruit que les Comités allaient proposer des mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui avaient été édictées déjà. Bientôt les attroupements devinrent si compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'était pas prudent de rester dehors, voulut retourner à l'hôtel, malgré les prières de Bernard que passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et, jusqu'au soir, y restèrent enfermés. Ces heures furent longues. Bernard les passa auprès du P. David, dans la pauvre et paisible cellule où vivait caché le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les retentissantes rumeurs du dehors. À la nuit, Valleroy sortit seul pour aller aux nouvelles et tâcher de retrouver Grignan. Jusqu'à une heure avancée de la soirée, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de Rose. Alors, écrasé par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au lit en exigeant de Kelner la promesse de le réveiller au retour de Valleroy. Mais on ne le réveilla pas, et ce ne fut que le lendemain matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.