Au Temple, dans la soirée de la veille, au moment où la reine et Madame Élisabeth songeaient à se préparer pour la fuite, étaient arrivés brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procédé à des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et découvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains à cacheter, d'autres preuves encore des complicités que la reine était parvenue à nouer avec le dehors. Une enquête ouverte sur-le-champ pour découvrir les complices était restée sans résultat. Mais les gardiens des prisonniers avaient été changés sur-le-champ, et Grignan, son service expiré, s'était vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir échanger un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redouté M. de Morfontaine, tout était à recommencer.

Ces nouvelles accablèrent Bernard. S'exaltant à la pensée qu'il contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans défaillance les émotions de son long voyage et de son arrivée à Paris. Sa douleur filiale même n'avait pas ébranlé son énergie. Il avait supporté, sans en être écrasé, l'horrible événement qui le faisait orphelin. Mais l'échec de la tentative dans laquelle il s'était jeté avec l'ardeur et la confiance de son âge ravivait sa douleur. Son courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'épreuves successives, il tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creusé par l'implacable réalité.

Ce fut comme un ébranlement de ses facultés, comme un choc violent sous lequel chancela sa nature, en train de se former, en même temps qu'il se prenait à douter de la justice divine qui favorisait les méchants et leurs desseins. Que ses parents fussent morts à l'heure même où il venait les retrouver, que le complot ourdi pour délivrer la reine eût échoué au moment de réussir, que de vaillants gentilshommes tels que MM. de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dévoués jusqu'à jouer leur vie, c'est là ce que sa raison se refusait à admettre et ce qui dépassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui. Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur, naissaient d'inguérissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois séparée de lui, ajoutait à sa tristesse, et, l'imagination surexcitée par le spectacle de Paris livré aux émeutes, il subissait maintenant les premières atteintes de cette Terreur à laquelle il avait d'abord échappé et qui déjà régnait de toutes parts.

Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.

Puis, une nuit, son sommeil fut troublé par le délire et la fièvre. Il eut d'affreuses visions qui lui arrachèrent des cris et des plaintes. Valleroy accourut à son appel, et sur ce visage d'enfant, pâle, décomposé, baigné d'une sueur glacée, il crut voir passer la mort. Il alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptômes d'une affection cérébrale qui échappait à sa rudimentaire science médicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un médecin.

C'était grave, en ce temps, d'introduire un étranger chez soi. Dans tout inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dénonciateur. Il fallut cependant se résoudre à suivre le conseil du P. David. Heureusement, lui-même désigna un praticien habitant le quartier, très brave homme auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mandé, vint, examina Bernard et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succèdent souvent aux commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour lesquelles il n'est guère de remèdes si ce n'est ceux que porte en soi le malade quand il possède un tempérament vigoureux, une santé robuste. Le lendemain, le mal éclatait avec violence. Pendant trois semaines, Bernard resta littéralement entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, de dévouement, de sollicitude, il fut enfin sauvé, le médecin déclara que longtemps encore il demeurerait faible, délicat et débile.

Oh! le printemps et l'été de 1793! Cette époque n'eût-elle pas été rendue inoubliable par les événements qu'elle vit se dérouler, que Valleroy, pour lequel, à cette heure, il n'en était pas de plus important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir. Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en était fait de son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dévouaient comme lui, le surprirent accablé par le désespoir! Que de fois le P. David dut le consoler et le réconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie elle-même. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et chaque jour quelque progrès nouveau dans l'état de l'enfant.

Quand il put se lever pour la première fois, ses amis constatèrent qu'il avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres élancés et frêles, il ressemblait à un long roseau. Sa physionomie s'était assombrie, et sur son visage sillonné de rides que devait effacer la guérison, la douleur semblait s'être à jamais imprimée. Par bonheur, ces ravages accidentels n'étaient qu'à la surface. La maladie vaincue, l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mémoire, un moment affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les événements dont le choc l'avait brisé. Mais il se les rappelait sans en souffrir au même degré qu'autrefois.

Au cours de sa convalescence, un soir d'été où, étendu sur une chaise longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout à coup à en parler, de ces événements funestes, déjà vieux de plus de trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:

—Je ne les oublierai jamais, répondit Bernard. Mais je m'engage à n'y plus revenir à la condition que tu me feras connaître ceux qui les ont suivis.