—Là où vont les martyrs et les saints.

—Morts! Ils sont morts!

—Exécutés il y a huit jours.

Bernard retomba sur sa chaise, stupéfait et comme anéanti. Des larmes obscurcirent son regard. Mais, en même temps qu'il pleurait, il priait pour les deux gentilshommes et pour le modeste plébéien qu'un même dévouement à la reine captive avait conduit au même supplice.

La douloureuse et nouvelle émotion qu'il venait de ressentir n'entrava pas cependant sa guérison. À la fin de l'été, il était complètement rétabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au cours de laquelle il avait été si souvent près de périr. Dès ce moment, commença pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner étaient appelés chaque jour au dehors, non seulement par la nécessité d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation où ils étaient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans les réunions populaires, aux solennités légales. Comme le disait Valleroy, pour ne pas être dévoré par les loups, il fallait hurler avec eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'étaler ses sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonné de l'hôtel de Malincourt ou le cloître désert du couvent des Bénédictins, d'autre distraction que l'étude à laquelle il s'astreignait sous la direction du moine.

Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terrorisé, ils passaient cependant. Malheureusement, le temps s'écoulait sans que se montrât au ciel un seul coin bleu. Ni l'été, ni l'automne de 1793 ne virent la fin des tragiques péripéties commencées au mois de janvier, et l'hiver de 1794 arriva.

Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les fléaux s'y soient donné rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule à travers la France. L'année précédente, le roi a péri le premier, condamné à mort par la Convention. Après lui, trois aristocrates et un obscur soldat sont envoyés à l'échafaud. Le 14 octobre seulement, on y conduit la reine. Mais déjà, d'innombrables victimes en ont rougi le chemin. Madame Élisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a été remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal chargé désormais de son éducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isolée, séparée de son frère.

Partout, la guillotine est dressée. À Paris, elle fonctionne sur la place de la Révolution. Il ne s'écoule pas de jour où le tribunal révolutionnaire ne lui envoie des condamnés. L'accusateur public Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des Comités, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des malheureux dont les prisons sont remplies. Émigrés, conspirateurs, gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout âge et de toute condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gré de son caprice et de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal révolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois, c'est à son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grâce à un hasard ou à une erreur.

Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui passent par les mains. Ses victimes sont tour à tour inconnues ou illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis pêle-mêle, des prêtres, des conventionnels, des religieuses, des généraux, des duchesses, des paysans, André Chénier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuplées d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin à son réveil, qu'il ne sera pas guillotiné le soir, tant les sentences arrivent imprévues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers désignés pour cette fournée. Ceux-ci quittent le groupe où ils se tenaient, embrassent leurs compagnons, échangent avec ceux qu'ils aiment de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on accoutumé à l'idée de la mort. Elle n'épouvante plus. Les femmes mêmes vont à elle comme à une amie. C'est par exception que fait défaut le courage de mourir.

Ce qui se passe dans les provinces est à l'image de ce qui se passe à Paris. Partout, dans les départements, la Convention a envoyé des commissaires armés de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils répandent la terreur. Arrivés à leur poste, ils reçoivent les dénonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, décernés contre quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite à leur gré, ils inventent d'autres procédés homicides. À Lyon, Fouché procède par fusillades; Carrier, à Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne, en Vendée, partout où la République rencontre des résistances, c'est de la mort qu'elle use et toujours de la mort.