En même temps que la Terreur, règne une effroyable misère. À Paris, durant l'hiver de 1794, les denrées n'arrivent plus, et on meurt de faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la brillante cité, la première ville du monde, mais une vaste prison où chacun surveille son voisin ou se défie de lui. Par les rues, on ne voit que gens pressés, s'en allant tête basse, comme s'ils redoutaient d'être reconnus. Le pavé appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses, ordinaire escorte des condamnés. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de l'assemblée. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volontés à ceux qui légifèrent, et ceux-ci obéissent. Comme le confessera, un jour, l'un d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se répand dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et sous les voûtes vers lesquelles montaient naguère les prières et les psalmodies, résonnent maintenant les cris furieux de la poignée de brigands qui fait trembler Paris.
Parfois, à l'improviste, se produit un symptôme de réaction brusque, lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais, immédiatement, les réactionnaires sont écrasés, terrorisés, et le Comité de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court à leurs tentatives de protestations et de représailles.
Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vendée, dans le Vivarais, dans la Lozère, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile avec toutes ses horreurs, royalistes contre républicains, blancs contre bleus. Aux frontières, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans les Pays-Bas, à Toulon, c'est la guerre étrangère avec ses abominations et ses gloires. Partout où il y a des grottes et des forêts, elles donnent asile à des proscrits, poursuivis et traqués sans savoir quel est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la misère se sont alliées pour répandre la Terreur. Comme pour régler ce tragique désordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus d'eux, règne le Comité du Salut public et sur ce Comité règne Robespierre, qui croit encore à l'éternelle durée de sa puissance quand déjà le guette le bourreau.
CHAPITRE XVI
OÙ L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES
Depuis près d'une année, Bernard et Valleroy vivaient à Paris, résignés à leur sort, attendant avec une secrète impatience, comme la plupart des Parisiens, la fin des mauvais jours. On était en mars 1794, quand, un matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui éclatent au printemps entre deux rayons d'un pâle soleil, une voiture s'arrêta devant le ci-devant hôtel de Malincourt. C'était le moment de la journée où, là-bas, tout au fond du cloître, dans la pauvre cellule du P. David, Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son instruction, négligée depuis de longs mois, par suite des événements. À la même heure, aux étages supérieurs de l'hôtel, Valleroy procédait au classement des papiers de M. de Malincourt, laissés en désordre depuis le commencement de la Révolution. Kelner étant aux provisions, Rose se trouvait seule dans le pavillon d'entrée qu'elle habitait avec lui. Au bruit des roues sur le pavé, elle alla ouvrir la porte de la rue et regarda au dehors.
La voiture qui venait de s'arrêter devant l'hôtel, après avoir fait vibrer les vitres des maisons du quartier, était une antique et vénérable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des traces d'armoiries mal effacées. Attelée de deux robustes chevaux à qui des harnais sans élégance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle avait un paysan pour cocher. Dans l'intérieur étaient assises une femme et une petite fille; celle-ci au regard vif et pénétrant, avivant son teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute bouclée; la femme, déjà grisonnante, avec son visage énergique et ayant haute mine, en dépit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.
Toutes deux étaient vêtues comme des femmes de condition, et, avant même de savoir qui elles étaient, Rose éprouva cette surprise qu'on éprouvait alors, toutes les fois que dans Paris, en proie à la Terreur, apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur manière d'être, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes habillées à la mode de 1789, circulant à travers les rues, dans un équipage aristocratique, qui conservait, malgré tout, des airs d'ancien régime, c'était à cette époque, dans une existence aussi monotone que celle de Rose, aussi dominée par d'incessantes craintes, un événement.
En voyant s'ouvrir la porte de l'hôtel et Rose sur le seuil, la grosse dame mit la tête à la portière.
—Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix où se révélait une hardiesse toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?