—Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir voir.
Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.
—N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.
—J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un assez sûr?
—Ne suis-je pas là? dit Kelner.
—Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par nous que par lui.
Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry, fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.
C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains, elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits, pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela, pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés un jour à leur bouche exaspérée.
Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement. Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites, exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient, d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons. Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.
En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer, elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière, elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle, sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse, accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.