Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin, comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières, elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une remontrance à la prisonnière.

—Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre délivrance.

Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle, tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que, désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.

—Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.

—Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une cellule où je serais seule, répondit-elle.

—Ce n'est peut-être pas impossible.

Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi, vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune. On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des tristesses du présent.

Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le deuil.

Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:

—Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.