Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui suggérer.
—La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.
—T'en a-t-il reparlé?
—Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors… il a des colères terribles!
—Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué à la République, à la liberté, à la cause du peuple.
—Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un complot. Fais comme moi; gagne du temps.
—Je tâcherai… Quand te reverrai-je?
—Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres. Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.
—Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?
—N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?