Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:

—J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est, comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les tiens. Est-ce entendu?

—C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient, qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?…

—Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?

—Eh! que sait-on! Il est des scélérats aux yeux de qui son civisme est suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les domine encore. Mais s'il allait faiblir…

—Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.

Et d'un ton presque badin, il ajouta:

—Je m'engage à travailler activement à notre fortune.

Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait. Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse; un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève et ne contenait que ces quelques mots:

«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.—Valleroy.»