Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à son coeur ce nouveau déchirement.

CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE

Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg, l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme, quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion, Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le visage énergique et doux de son ami.

De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans un prétendu complot contre la République. Il assista à leur interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à mort tous les trois.

Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir les embrasser ni même leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé, il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la course.

Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris, il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours. Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant. Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P. David fut d'un autre avis que lui.

—Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite qu'autrefois.