À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent, sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils montaient sur l'échafaud.
À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg, Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.
C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait. Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là, soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.
Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés. Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée, répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.
Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse. Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en disant:
—Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler librement dans la prison.
—Suis-moi! dit alors Valleroy.
Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les prisonniers n'étaient pas encore descendus.
—Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.
—Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.