—C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous vengerons.

À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui prit les mains et répondit:

—Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter. Désormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.

—Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.

—Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute; leur voiture est couverte de poussière et de boue.

Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour. Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise, lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si souvent répété par eux depuis un an.

—Tante Isabelle!

Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et la virent entrer dans la salle du greffe.

—Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.