—Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?
—Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion. Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne demain.
—C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu serais châtié comme un homme.
—Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et ferme volonté de ne jamais faillir.
—Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais, peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?
À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que, s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:
—Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.
Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant, des sentiments aussi féroces que les siens.
—Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois que tu voudras me parler, viens librement par la même porte qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au tribunal.
Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les preuves qu'ils renfermaient.