Bernard s'était jeté dans un coin et regardait, le coeur serré, ce triste spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle. Il s'étonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.

Alourdie par son embonpoint, appuyée sur sa haute canne, elle marchait lentement et vint se placer dans un groupe formé de gens qu'elle connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y suspendit, en prononçant des paroles de remerciement.

Valleroy s'était rapproché de Bernard.

—Et tante Isabelle? demanda ce dernier.

—Elle est couchée, souffrante, et dormait encore, répondit Valleroy. Je n'ai pas osé la réveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher, si on l'appelle.

À ce moment, l'appel commençait. Dans le silence, le greffier jetait les noms à haute voix. Homme ou femme, le prévenu désigné pour le bourreau disait rapidement adieu à ses compagnons, recevait leurs étreintes, et venait se ranger près de la charrette, entre les gendarmes.

On n'entendait ni plaintes ni cris, à peine un gémissement répondant à la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir eût cuirassé les coeurs contre les émotions bruyantes, soit que ceux que la Terreur laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas ébranler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appelées. Valleroy et Bernard écoutaient cette funèbre énumération, saisis d'une horrible angoisse, espérant toujours que la liste était épuisée et que le nom de tante Isabelle n'y figurait pas.

Mais, tout à coup, le greffier reprit:

—Isabelle Lebrun, comédienne.

Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de l'autre, étreignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme. Personne ne répondait à l'appel du greffier.