—Isabelle Lebrun, répéta ce dernier.
Valleroy, dont relevait la prisonnière absente, s'attendait à être interpellé par le gardien-chef et à recevoir l'ordre d'aller la quérir, quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le gardien-chef, en disant:
—Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.
Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de protestation. Mais, d'un regard impérieux, elle imposa silence à ses amis, et aucun d'eux ne dénonça son généreux mensonge qu'au milieu de cette foule de prisonniers les gardiens ne remarquèrent même pas. L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui livraient sans demander qui elle était. Quant à Valleroy, il s'était élancé pour protester à son tour, entraîné par l'ardent désir d'arracher la chanoinesse à la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'eût retenu, il s'arrêta aussi épouvanté par ce qu'il allait faire que par ce qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur volontairement commise par celle qui devait en être la victime. Mais, prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'était perdre tante Isabelle, l'envoyer à la guillotine. Oh! qu'avec joie il eût, en ce moment, offert sa vie pour les délivrer toutes deux. Par malheur, en se perdant, il ne les aurait pas sauvées, et il se trouvait dans cette effroyable alternative d'avoir à laisser mourir l'une ou de condamner l'autre. Et tandis que ces pensées torturaient son esprit, ordre avait été donné aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches posées transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.
—C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se remettre à cheval. En route!
Et, comme une voiture de boucher chargée de moutons qu'on mène à l'abattoir, la charrette s'ébranla et roula lourdement sous la voûte du palais, tandis que les prisonniers à qui on permettait encore de vivre se désespéraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient de loin à ce départ, consternés et pénétrés d'épouvante. Le fracas des roues se perdit dans une subite poussée de cris. C'était la foule massée au dehors qui accueillait de ses huées les prévenus dont commençait le supplice. La grille s'était déjà refermée que ces cris retentissaient encore. Bernard dit alors:
—Si tante Isabelle, en s'éveillant, s'aperçoit de la disparition de la chanoinesse et apprend la vérité, elle ira se livrer pour son amie.
Valleroy tressaillit.
—Elle n'apprendra pas la vérité, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer à clé dans sa cellule, et, jusqu'à demain, personne ne pénétrera auprès d'elle. Quant à toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme de Jussac.
Ils se séparèrent, et Bernard sortit du palais en toute hâte. En marche vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le convoi des prévenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue Dauphine, où déjà stationnait une grande foule venue là, non pour voir passer la sinistre charrette, mais pour commenter les événements qui se précipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune. Cette foule rejetée à droite et à gauche, contre les maisons, par les gendarmes, regarda défiler le cortège sans pousser les ordinaires cris qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son attitude maintenant disait l'horreur du sang versé, la pitié pour les victimes, la haine des bourreaux et l'impérieux besoin de tirer vengeance de leurs forfaits.