Ces sentiments, non encore hautement manifestés, éclataient avec tant de force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les tricoteuses qui suivaient la charrette arrêtèrent leurs danses et leurs clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations. Quelques voix même s'élevèrent en faveur des prévenus. Allait-on encore guillotiner ceux-là? N'était-ce pas assez d'avoir coupé le cou à des milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment où la foule devint menaçante. Les gendarmes se regardèrent et, aux signes échangés entre eux, on put deviner que si quelque tentative était faite pour délivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme énergique et entreprenant se fût trouvé là, et les sans-culottes eussent été culbutés, les prévenus mis en liberté. Mais cet homme ne se rencontra pas et le peuple, si longtemps terrorisé, n'osa violer les lois. Robespierre vivait encore; il exerçait encore le pouvoir. À cette heure, il allait monter à la tribune de la Convention pour dévoiler les iniquités de ses ennemis, et ses partisans annonçaient qu'il en descendrait triomphant.

Les prévenus arrivèrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. Là, leur escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermèrent aussitôt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la salle où le tribunal révolutionnaire allait tenir son audience. Il attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se pressaient dans l'espace réservé au public. Puis il vit entrer successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tête desquels marchait leur président Dumas, et enfin les accusés désignés pour comparaître les premiers.

Leur procès fut bref. Un interrogatoire sommaire, le réquisitoire de l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de Jussac comparut à son tour. Assurément, si elle eût révélé son nom, évoqué le souvenir de son frère mort au service de la République, on n'eût osé la condamner. Mais aux premières questions qui lui furent posées, elle répondit:

—Je me nomme Isabelle Lebrun.

—Tu as conspiré avec les ennemis de la patrie, lui dit le président. Tu étais à Coblentz, à Bruxelles, à Liège, partout où se tramaient des complots.

—J'y étais et j'ai conspiré, répliqua-t-elle. Condamnez-moi.

On la condamna. Elle écouta l'arrêt, la tête haute, un sourire dédaigneux sur les lèvres. Les sentences prononcées à cette audience reçurent leur exécution le même jour, comme si Fouquier-Tinville, en prévision des événements qui se préparaient, eût voulu hâter le supplice des condamnés que ces événements auraient sauvés. C'est ainsi que périt, victime de son héroïque dévouement, la chanoinesse de Jussac. Quant à tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances elle avait été sauvée, Valleroy ayant jugé prudent de les lui taire pour ne pas accroître la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort de sa compagne de captivité.

Le 9 thermidor, dans l'après-midi. Robespierre, son frère, et ceux de ses collègues du Comité de Salut public qui avaient pris parti pour lui étaient décrétés d'arrestation par la Convention nationale et mis hors la loi. Le lendemain, après des tragiques péripéties qui appartiennent à l'histoire, ils montaient sur l'échafaud et y recevaient la mort de la main du même bourreau par lequel ils avaient fait verser à flots le sang des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-là Paris et la France se crurent délivrés. Ils se trompaient. Leurs maux n'étaient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres tortures et connaître d'autres douleurs. Mais à ce premier moment, ils respiraient, soulagés; ils s'attachaient passionnément à l'espoir d'un avenir réparateur, et l'allégresse était générale parmi tous ceux qui, si longtemps, avaient été menacés, opprimés et persécutés. Ce qui ajoutait à la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons, et que les détenus étaient mis en liberté, tandis que les suspects qui, durant la Terreur, s'étaient tenus cachés, osaient enfin se montrer dans la rue.

Vers la fin de cette émouvante journée, dans une salle du ci-devant hôtel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P. David étaient réunis. Après un court repas servi par Kelner et par Rose, les coudes sur la table, ils s'entretenaient des événements passés et des pauvres morts tombés en chemin au cours de ces émouvantes aventures. Tout à coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis à côté de tante Isabelle, désigna Nina qui jouait avec Bernard sous le regard attendri de l'ancien moine bénédictin et dit à demi-voix:

—Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous eûmes, sur le bateau de Coblentz, la première fois que nous nous vîmes, voici deux ans?