RETOUR À SAINT-BASLEMONT
Une lourde chaise de poste chargée de bagages et contenant cinq voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot des quatre chevaux qui y étaient attelés un des pittoresques vallons qu'on rencontre à l'entrée des Vosges. On était en l'an III de la République une et indivisible, au mois de brumaire, c'est-à-dire en octobre 1794, vers le milieu de l'après-midi. Des nuages grisâtres voilaient le fond du ciel et, lorsqu'à de longs intervalles, ils se déchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'était que pour laisser passer de pâles rayons impuissants à égayer la mélancolie du paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses courtes rafales les dernières feuilles des arbres, desséchées et jaunies.
Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un côté, elle allait vers Épinal; de l'autre, par une montée très dure, vers le village de Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait, comme une forteresse, le vieux château apporté en dot au comte de Malincourt par la riche héritière qu'il avait épousée. C'est cette montée que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.
Par des sentiers pierreux, la voiture s'éleva, dominant de plus en plus les prairies, les vignes, les forêts, au fur et à mesure que s'élargissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui se violaçaient sous la lumière assombrie du jour déclinant.
—Réveille-toi, Bernard, dit tout à coup l'un des voyageurs, en s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.
—Où sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux encore appesantis.
—Nous arrivons à Saint-Baslemont et, comme je l'avais prévu, nous y arrivons avant la nuit.
Bernard, sans répondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante Isabelle, pour passer la tête à la portière afin de voir plus vite la maison où s'était écoulée son heureuse enfance et d'où il s'était enfui deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel tombait, sur les pierres moussues, un épais rideau de lierre et coupé, çà et là, par intervalles, de brèches qu'avait ouvertes le temps ou la main des malfaiteurs. Par ces brèches, le regard pénétrait dans le parc mais sans en percer les profondeurs, tant étaient pressés et branchus les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture, dépité de n'avoir pu même apercevoir la façade grise dont sa mémoire conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis, se tournant vers sa petite amie que venaient d'éveiller ses mouvements:
—Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon château.
—Où est-il, ton château? interrogea Nina.