—Là, parmi ces arbres, répondit Bernard.
—Ne te hâte pas de le déclarer tien, mon petit, intervint alors Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tombé et si elles voudront nous le restituer?
—Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la propriété de mon frère et la mienne, l'héritage de nos parents. On a pu nous en déposséder. Ce n'est pas ce qui nous empêche d'en être les maîtres légitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?
—Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop vite ni trop haut.
—Ne pas crier si je suis dépouillé! répliqua Bernard avec impétuosité.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: «Au voleur!»
—Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis qu'il est prudent, par les temps où nous sommes, de ne pas se lancer à l'aventure dans des réclamations bruyantes que la résistance des détenteurs actuels de votre bien, appuyés sur les lois, rendrait inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sûre qu'il sera de mon avis.
Assis à côté de Valleroy, le P. David suivait ce débat en silence, mais un sourire sur les lèvres comme s'il eût été satisfait d'assister à cette éclosion de virile énergie dans l'âme de Bernard qu'il considérait un peu comme son ouvrage. Interpellé par tante Isabelle, il répondit:
—Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont violé beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins sacrés et que leurs victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires, sanctionné leurs iniquités et ils ont coupé le cou à ceux qui protestaient contre ces lois.
—Ce temps est passé, mon Père. Robespierre n'est plus.
—Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, après avoir établi votre qualité d'héritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous n'avez pas été porté sur la liste des émigrés et qu'en conséquence, vous n'êtes pas déchu de votre droit à l'héritage de vos parents. On lui a répondu qu'après leur mort, leurs biens ont été confisqués et mis en vente, et vous savez quelles démarches longues et multipliées il a dû faire pour obtenir que, si le château de Saint-Baslemont n'a pas trouvé d'acquéreur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considéré comme propriétaire.