—Alors, s'il y a eu un acquéreur?… fit Bernard.
—S'il y a eu un acquéreur, vous ne rentrerez en possession de votre bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais cela est ainsi.
Bernard ne protesta pas. Mais son attitude révélait qu'il n'était pas convaincu.
—Ajoutez, mon Père, reprit Valleroy, que la décision qui rend au chevalier son héritage, s'il n'a pas passé dans des mains étrangères, constitue une rare faveur; qu'elle n'a été rendue que parce que j'ai pu acheter les bonnes grâces de ceux qui étaient chargés de la rendre, et surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a été émigré de fait. Mais cette circonstance peut être divulguée, et alors nos efforts auraient été inutiles. Les lois contre les émigrés sont toujours en vigueur.
—La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par ce raisonnement et déjà résigné. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.
Le silence recommença dans l'intérieur de la voiture qui continuait à gravir la côte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit des roues écrasant les cailloux et le pas régulier des chevaux sur la route montante.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la chute de Robespierre. La France respirait, délivrée du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait pesé sur elle. Peu à peu, elle prenait une physionomie nouvelle par suite du rétablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le luxe longtemps proscrit réapparaissait dans les rues de Paris comme dans les maisons! L'or recommençait à circuler. Les salons se rouvraient, non ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore abolies retenaient à l'étranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se hâtait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre. Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires révélaient l'allégement des âmes.
Cet allégement, il est vrai, n'était pas sans contrainte. Le coup de thermidor qui avait renversé Robespierre s'était produit plutôt comme un accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un événement venant en son temps et à son heure, avec un caractère définitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'étaient déclarés brusquement contre Robespierre avaient été ses complices, que ses crimes étaient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne s'étaient montrés ni moins impitoyables, ni moins féroces que lui. Sur les mains de Tallien, de Barrère, de Collot d'Herbois, de Fouché, de Fréron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'étaient décidés à faire le siège de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir ses victimes. En l'envoyant à la mort, ils s'étaient moins préoccupés de faire cesser la Terreur que de sauver leur tête. Mais, à peine maîtres du gouvernement, ils avaient confirmé les mesures déjà votées contre les émigrés et les prêtres, et il n'était pas sûr que si quelque événement menaçait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la défendre, à ces mêmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant d'anciens alliés et qui, même lorsqu'ils étaient traqués et proscrits, ne se résignaient pas à leur défaite.
Ces circonstances paralysaient encore les espoirs conçus au lendemain du 9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquiétude. On s'efforçait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait été plus près de la mort. Ce qui caractérisait la réaction soudain déchaînée c'était le besoin de représailles et de vengeances qui animait les coeurs. De toutes parte, elles commençaient à s'exercer, faisant succéder aux crimes qu'elles voulaient châtier d'autres crimes non moins abominables. Dans le Midi, c'étaient des massacres où périssaient par centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isolés, quelques-uns aggravés par la cruauté des raffinements ajoutés au supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'étaient formées. Elles allaient par les campagnes, pillaient les propriétés de ceux qui s'étaient montrés favorables au régime de la Terreur. Elles mettaient les propriétaires à mort. La plupart du temps, les assassins étaient masqués. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'où le nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui brûlait les pieds pour l'obliger à confesser ses crimes ou à révéler en quel lieu elle cachait son argent. C'était une Terreur nouvelle.
Au début, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais bientôt vinrent s'y mêler des motifs personnels et particuliers. Dès lors, personne ne fut assuré d'être à l'abri des exploits des réactionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces que ceux des terroristes. Ils dégénérèrent en un vaste brigandage: diligences arrêtées, voyageurs détroussés, courriers de poste attaqués et volés.