À Paris, la réaction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle accomplissait son oeuvre avec une égale ardeur, une égale violence. Des bandes de jeunes hommes allaient par les rues, armés de gourdins, toujours prêts à courir sus à quiconque était suspect de terrorisme. On les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafés, dans les salles de spectacles, sur les promenades, faisant fête aux nobles non émigrés, à peine sortis de leur prison ou des retraites obscures où ils avaient vécu depuis deux ans, et menaçant les jacobins exposés à leur tour aux délations, à l'emprisonnement ou même à la mort. La Convention s'effrayait de ces représailles déchaînées par elle, le jour où elle avait condamné Robespierre. Elle s'alarmait des progrès de l'opinion thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle s'efforçât de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les combattit sans répit ni trêve, ainsi qu'elle le fit en les écrasant à Quiberon, elle était contrainte de tolérer leurs violences dans les villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'à l'effusion du sang des aristocrates succédait l'effusion du sang des révolutionnaires sans qu'il lui fût possible de l'arrêter. Tel était l'état de la France au moment où Bernard et Valleroy, accompagnés de Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient à Saint-Baslemont.

Plusieurs causes avaient déterminé ce voyage. L'une d'elles n'intéressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle étant décidé, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir célébrer. À cet effet, dès le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses intentions à sa fiancée, qui les avait approuvées, heureuse d'aller vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs, sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du départ étaient tirés de l'intérêt de Bernard, que Valleroy considérait comme supérieur au sien.

Après avoir conservé l'hôtel de Malincourt aux héritiers du comte et de la comtesse, grâce au dévouement de Kelner et à sa propre habileté, il avait hâte de savoir ce qu'il était advenu du château de Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait osé s'en informer, une telle démarche offrant trop de périls, alors surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Après la chute de Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'était heurté à d'autres difficultés. On n'avait pu lui dire à Paris si le château confisqué de droit, à la suite de la condamnation de ses propriétaires, avait été mis en vente, ni même si des acquéreurs s'étaient présentés. Le désordre administratif, en ces temps agités, s'aggravait de la difficulté des communications, et, finalement Valleroy, résolu à partir pour les Vosges, s'était borné à faire établir que Bernard, ne figurant pas sur la liste des émigrés, devait être mis en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas été aliénés.

À une époque où toute faveur était tarifée, il n'avait pu enlever qu'à prix d'or et qu'à la suite de démarches multipliées cette décision bienveillante. Mais, à l'heure où il s'éloignait de Paris, en emmenant avec lui les êtres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne regrettait ni le temps perdu ni l'argent dépensé. Les mauvais jours eux-mêmes, ces jours allongés par la douleur et l'angoisse, il les oubliait. Parvenu au terme de sa course, après un long et fatigant voyage, il n'y pensait plus, à ces jours maudits; toute son âme se concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la première fois, s'annonçait clément et doux. Cependant, on atteignait le sommet de la côte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emportée par son robuste attelage, roula avec fracas sur le pavé, entre les maisons du village, se dirigeant vers le château. Alors, dans l'entre-bâillement des portes, aux croisées entr'ouvertes se montrèrent des têtes curieusement penchées. Attirés au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels étaient ces voyageurs qui arrivaient en grand équipage dans un temps et dans un pays où, en fait d'équipages, on ne rencontrait guère, depuis plusieurs années, que ceux des commissaires de la République en mission. Et comme la voiture s'arrêtait sur la place du château, devant les vieilles grilles, elle y fut entourée d'une foule de gens pressés de voir les arrivants. Valleroy ouvrit vivement la portière et mit pied à terre. Puis, tandis que ses compagnons descendaient derrière lui, il interpella les curieux.

—Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et comme on lui répondait en prononçant son nom, il ajouta:

—Oui, c'est moi qui vous reviens après une longue séparation, et qui vous ramène le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard, continua-t-il, en s'adressant à ce dernier. Ils ont toujours été les fidèles amis de ta maison.

Bernard s'exécutait. Très ému, mais très digne, il parcourait les groupes, distribuait des poignées de main, recevait de rudes accolades, et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise, tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy causait à l'écart avec de vieilles connaissances, s'informait des événements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si le château avait été mis en vente. Tout à coup, il appela Bernard, et celui-ci s'étant approché, il lui dit:

—Remercions Dieu, Bernard. Le château t'appartient toujours. Après la mort de tes parents, il a été confisqué avec leurs autres biens et le décret de confiscation a même été signifié à la municipalité de Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours négligé de mettre le domaine en vente et s'est contentée de le prendre sous sa protection, de telle sorte qu'à défaut d'un nouveau propriétaire et grâce à la décision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement tu es libre de rentrer à Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y considérer toujours comme chez toi, et ce résultat, tu le dois aux anciens vassaux de ton père qui, tous, sans exception, se sont faits les complices de la municipalité pour empêcher la vente de tes biens.

—Oh! les braves gens! s'écria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant à eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frère et pour moi.