—M. le comte m'avait confié le château. Je vous le remets, Monsieur le chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laissé. Grâce à Dieu, je n'ai pas eu à défendre votre domaine, car toute la population de Saint-Baslemont m'aidait à le garder.
Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant congé d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et pénétra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le château déroulait son antique façade, enveloppée de silence et voilée de mélancolie, avec ses portes et ses fenêtres closes. Mais, quelques instants après, elles s'ouvraient, ces fenêtres et ces portes, et, de nouveau, la vieille maison se remplissait d'air et de lumière. Comme l'avait dit Chourlot, elle était telle que l'avait laissée Bernard, deux ans avant, lorsqu'il s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle où ils avaient été arrêtés par Joseph Moulette, la chambre où lui-même était né et où, tant de fois, il avait attendu le sommeil, bercé dans les bras de sa mère.
Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait que les trésors de la famille de Malincourt étaient toujours à la place où le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce côté, il s'occupa de préparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour Nina, pour le P. David et pour lui-même, une installation provisoire, en attendant qu'on pût secouer la poussière entassée sur les murs, sur les meubles, sur le plancher, remettre chaque chose à sa place, rendre au château sa physionomie d'autrefois.
—Si j'avais été prévenu de votre arrivée, disait Chourlot, j'aurais tout préparé pour vous recevoir.
—Mais je ne pouvais te prévenir, répondait Valleroy. Je ne savais si le château n'avait pas passé en d'autres mains, ni même si tu y étais encore.
Avant la nuit, grâce à Chourlot et à d'anciens serviteurs du comte de Malincourt qui s'étaient consacrés aussi à la garde et à la conservation du domaine, les ordres donnés par Valleroy étaient exécutés, les chambres prêtes, et les voyageurs pouvaient procéder à quelques soins de toilette avant de se réunir pour le souper. Quand on se mit à table, Bernard avait déjà parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les lieux familiers où s'était écoulée son enfance.
Après le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'après l'avoir vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi était las de ce long voyage de Paris à Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.
Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restèrent donc seuls.
—Parlons maintenant de nous, mon Père, dit alors Valleroy à l'ancien religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confié l'intention où nous sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volonté de célébrer ici notre mariage. C'est même pour nous aider à réaliser ce projet que vous avez consenti à nous accompagner à Saint-Baslemont.
—Ce n'est en effet, que dans ce but, répondit le P. David. J'ai hâte de partir pour l'Italie. Il y a à Rome une maison de l'Ordre auquel j'appartiens. J'espère qu'on voudra m'y recevoir. La Révolution m'a délié de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'eût-elle possédé, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine je veux mourir. Je partirai donc, dès que vous serez mariés, mes amis.