Depuis un moment, Valleroy se contenait. À cette question, il éclata:

—Si je t'ai trompé! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté, j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi, pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant… Regarde-moi, citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle, passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme cloué sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta et, penché sur lui, il répondit:

—Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt, que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.

—Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courbé sous l'effroi.

—Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une clémence égale à la mienne.

À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de Valleroy, il murmura:

—Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile…

—Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars, on tâchera de t'oublier. Choisis.