Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.

—Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces sanglantes.

—Je partirai, puisqu'on me chasse.

—On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense, que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.

—Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.

En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif. Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:

—Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna, suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du soir.

—Bon voyage! murmura Valleroy.

—Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot. M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans l'impossibilité de nuire.