—L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?
—Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.
—Bah! celle-ci a épuisé son venin.
—Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter un jour votre bonté!
Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent, patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P. David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son départ fut un jour de tristesse et de deuil.
Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours, succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la décision rendait tout le monde heureux.
On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté de la jeune fille en éclosion.
Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui, on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience. Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.
Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes, son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.
Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était mort.