Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire, activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et leur accidentelle alliance était en train de se rompre.
Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle, qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.
Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore abattue.
Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables. L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de l'heure présente.
Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy. Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail, l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée, devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de mieux.
Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes, s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles, d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se proposait d'imiter.
Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris. Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre, d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un village perdu du département des Vosges.
C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants du château de Saint-Baslemont.